Publié le 14 mai 2020 | par Anne-Catherine B.

Interview de Gauthier Urano
co-fondateur de la plateforme Clim’Adapt.

Le changement climatique, symptomatique d’un déclin écologique global, n’est plus une fiction. L’écho médiatique se fait essentiellement le relais des mesures à mettre en œuvre pour atténuer la surchauffe de la planète, mais très peu de celles qui nous permettront de nous adapter, alimentairement et énergétiquement. Car il faut en effet avoir en tête la très grande inertie de la machine climatique.

Si demain, nous cessons d’envoyer du CO2 dans l’atmosphère, dans un siècle, 40% de ce CO2 sera toujours au-dessus de nos têtes. Le climat de 2050 est donc déjà écrit. S’il est bien entendu urgent de faire notre maximum pour réduire dès à présent les gaz à effet de serre et ne pas amplifier davantage encore leurs conséquences, il est tout aussi urgent de préparer sérieusement l’adaptation. Trois ingénieurs en dernière année d'AgroParisTech se sont emparés du sujet et ont créé la plateforme Clim'Adapt.


Pouvez-vous nous présenter Clim’Adapt.
Quelles ont été les motivations à l’origine de ce projet ?

Clim’Adapt est une plateforme internet qui a pour objectif de regrouper tous les projets d’adaptation au changement climatique en les analysant nous-mêmes. Ça c’est un point important.

Nous avons cherché sur internet les différents projets d’adaptation existants et nous n’avons pas vu d’outil global qui les recense. On a trouvé ça dommage pour tous ceux qui essaient de trouver des idées sur ce sujet, chercheurs ou populations.

Donc, pourquoi ne pas créer nous-mêmes cet outil, en analysant les projets puis en les mettant sur un site, pour essayer de globaliser tout ça.

Au départ, nous étions 3, avec mes 2 autres camarades d’AgroParisTech. Nous commençons avec modestie pour le moment, car nous n’avons pas encore les moyens financiers et humains de créer quelque chose d’exhaustif. Mais on fait au mieux, avec des expéditions qui vont dans divers endroits du globe pour voir différentes méthodes d’adaptation liées au climat et aux situations géographiques.

A ce jour, combien êtes-vous au sein de cette association Clim’Adapt ?

Nous serons environ 15 l’année prochaine, tous bénévoles. Nous ne sommes pas tous d’AgroParisTech. On essait de diversifier les profils et les compétences. 2 personnes de l’université Paris Dauphine font partie de la prochaine expédition. Tout le monde peut s’impliquer, même sans être étudiant. Bien que pour l’instant, ce sont surtout des étudiants des grandes écoles et des grandes universités.

Concrètement, Clim’Adapt, comment ça marche.
J’ai un projet, je vous contacte ?

Pour l’instant, on est tout récent et c’est nous qui contactons les gens et qui nous faisons connaître.
On programme les pays dans lesquels on veut se rendre et une fois sur place on contacte les personnes qui nous intéressent et on procède à une analyse des projets grâce à une méthode d’évaluation multi-critères que nous avons conçue. Pour l’élaborer, nous avons tenu compte des recommandations de 2 experts du GIEC, de sociologues, de climatologues, d’agronomes, …

C'est d'ailleurs l'un des experts du GIEC qui, au-delà de l'approche scientifique classique, nous a orienté vers une approche comportant une grande part sociologique. En effet, l'un des piliers de réussite c'est l'acceptabilité sociale du projet.

Si le projet n’est pas accepté, il ne pourra pas fonctionner. Tous ces critères permettent une évaluation systémique. On ne parle pas que de technique. Par ailleurs, géographiquement, la zone d’étude que nous déterminons est plus large que la zone du projet en elle-même. Si c’est un projet dans une ville, on regarde aussi au niveau de la région pour connaître le poids politique de cette région afin de savoir si ça va permettre de pousser le projet. On regarde aussi l’histoire du projet, comment il a émergé et quels ont été ses impacts positifs ou négatifs.

Nous recensons tous les projets, bons ou mauvais, sans distinction.

Nous les analysons de la même manière et ne donnons notre avis qu’en fin d’article. De cette façon, les défauts et forces des projets sont visibles par tous. Un décideur local voulant mettre en place un projet pourra donc adapter un de ceux que nous avons vu en tenant compte des spécificités de sa zone, et éviter les mauvaises idées d’adaptation.

Par exemple, sur un projet de lutte contre l’érosion côtière où seraient utilisés du béton et/ou des pneus, ce pourrait être efficace mais il y aurait une forte externalité négative sur le plan écologique. Le décideur pourra trouver une autre solution sur notre site, respectueuse de l’Environnement, comme le couplage tiges de bambous/rochers, qui parvient à réensabler la côte du golfe de Thaïlande. Nous avons rendu un avis positif pour ce projet mais nous ne disons pas que c’est la bonne méthode pour tous, car chaque région est différente et les projets même bons ne sont pas réplicables partout. On a aussi vu un projet où l’eau d’un lac avait été détournée pour permettre l’irrigation d’agriculture intensive. Pour nous, ça ne rentre pas dans le scope de la bonne adaptation.

Une fois notre analyse terminée, on la met en ligne sur notre plateforme et elle est accessible à tous. Notre mission s’arrête là.

Êtes-vous soutenu par AgroParisTech ?

Oui. Nous sommes soutenus par la Fondation AgroParisTech. Chaque année, la Fondation lance un appel à projets. Elle nous soutient depuis 2 ans et par son intermédiaire, Clim'Adapt est reconnue d'intérêt général. Les personnes qui nous font des dons peuvent donc les défiscaliser et ça nous aide beaucoup pour financer nos expéditions. 

Nous sommes également soutenus par nos professeurs qui sont des ressources d’expertises sur les thématiques environnementales.

Est-ce que vos professeurs d’Agro vous ont sensibilisé à cette question de l’adaptation ?

Les professeurs ne nous parlent pas directement d’adaptation mais on voit cette question transversalement dans la plupart de nos cours. Moi par exemple, j’ai suivi les cours de restauration écologique qui peuvent rejoindre la question de l’adaptation au changement climatique. 

On étudie aussi beaucoup les impacts du changement climatique sur les cultures et on en déduit que si on ne tient pas les 2°C, ca va être très compliqué.

Et on voit bien que l'Accord de Paris n'est pas respecté et n'est pas juridiquement contraignant, de même pour le Protocole de Kyoto ou tous les autres accords internationaux. On commence quand même à voir émerger le sujet de l’adaptation dans les organismes internationaux. On a vu que l’Union Européenne a démarré la création d’une plateforme sur les projets d’adaptation pour centraliser ce qu’elle fait elle-même. Clim’Adapt est dans le mouvement de l’amorce de cette thématique.

Pourquoi selon vous, le sujet de l’adaptation vient assez tardivement étant donné l’urgence écologique dans laquelle nous sommes ?

En premier lieu, il faut savoir que ce n’est pas évident, car pour connaître les effets de mesures d’adaptation, il faut les envisager sur le long terme, 30 ou 40 ans au minimum, sinon ça ne sert à rien. Ensuite, ce ne sont pas nos pays qui sont actuellement les plus touchés par le changement climatique. Ce sont plutôt les pays dans lesquels nous sommes allés, l’Asie du Sud Est, l’Océanie, … donc on voit ça comme quelque chose de lointain.

Et enfin, c'est faire aussi le constat d'un échec car si on parle d'adaptation, ça veut dire que l'on n'a pas réussi dans les mesures d'atténuation.

Là, on se rend compte que l’on est en train d’échouer. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire pour essayer d’atténuer mais il est temps d’envisager aussi l’adaptation.

Quels sont les principaux risques identifiés dans les zones de vos expéditions et est-ce que les mesures d’adaptation envisagées sont à la hauteur des enjeux ?

On a vu des choses qui nous paraissaient très bien. C’est le cas d’un projet aux Philippines où les bénéfices étaient forts au niveau environnemental et économique, centré à la fois sur la sécurité alimentaire des personnes concernées et le social.

Ce qui va être en premier lieu le plus problématique dans ces zones, c’est la sécurité alimentaire ?

Pour ces pays-là, notamment ceux d’Asie du Sud Est, c’est en effet ce que l’on a constaté.

Les grandes villes seront aussi concernées par les inondations et nous n’avons pas vu de projets qui s’occupent de ça. L’un devrait commencer à Bangkok.

Autres problèmes, les cyclones, les typhons, l’érosion côtière et l’élévation du niveau de la mer qui feront de gros dégâts et diminueront la surface des terres émergées.

Quelle est la perception du risque environnemental global par ces populations ?

Pour les agriculteurs que nous avons rencontrés, ils le perçoivent très concrètement par une baisse des rendements, une baisse des revenus, une baisse de leur sécurité alimentaire. Et une augmentation des températures.

Quand vous arrivez, vous êtes plutôt bien accueillis ?

Oui ! Parce qu’on n’émet pas un regard critique sur ce qu’ils font.

On ne leur dit pas : « ce que vous faites c’est mal ». On vient en tant qu’auditeurs et on pose des questions.

On fait en sorte que notre analyse soit la plus claire possible et que toutes les informations importantes soient données.

Les associations locales peuvent s’en servir pour communiquer mais cela peut aussi servir à faire se rencontrer des scientifiques, des membres d’associations et des populations locales pour discuter de ce qui a été fait. Ailleurs dans le monde, des ONG peuvent utiliser nos analyses pour mettre en place un projet chez eux ou au moins piocher les bonnes pratiques.

Pensez-vous que ces régions affrontent des problèmes auxquels l’Europe va devoir faire face d’ici peu ?
Si oui, lesquels ?

Forcément oui. Un des premiers problème sera la sécheresse qui va impacter les rendements agricoles. A l’inverse, il y aura aussi les inondations qui vont être plus intenses et vont aussi être problématiques. 

Quelle synergie d’acteurs faut-il mobiliser pour faire aboutir des projets, qu’ils soient adaptatifs ou destinés à l’atténuation ?

Le premier grand principe, c’est la compréhension et la connaissance du problème par le public pour faciliter l’acceptabilité des projets. C’est aussi de faire comprendre comment ça peut impacter nos vies à court terme.

Il faut ensuite mobiliser des acteurs techniques de terrain et des soutiens financiers et politiques régionaux.

On a vu en effet que les projets « mastodontes » sont déconnectés de la réalité du terrain et que de ce fait ça ne fonctionne pas. 

Une action territoriale sera beaucoup plus efficace. 

Où vont se situer vos prochaines missions ?

D’avril à août 2020, ce sera la Chine, le Népal, l’Inde et la Mongolie. On aura aussi une petite expédition en Europe de l’Est. Et une autre soit en Afrique, soit en Amérique du Sud. On essaie d’essaimer …

Vous avez 23 ans. Quelle est la vision de votre génération sur l’avenir ? Est-ce que la prise de conscience est de plus en plus partagée par les jeunes ?

Sur la prise de conscience, oui et non. Ce n’est pas facile de répondre. Ce que je peux dire, c’est que j’évolue dans un microcosme qui est celui de l’agro et que dans ce milieu-là, on est tous conscients de l’urgence écologique. Malgré tout, on se demande comment ça va concrètement nous impacter et surtout si on va réussir à aller vers un meilleur scénario que celui que l’on est en train d’écrire.

Face au dérèglement écologique, on voit très clairement que l’on n’aura pas une vie aussi simple et linéaire que celle de nos grands-parents ou de nos parents.

Ceci dit, les jeunes sont quand même mobilisés. Il y a les manifestations de la jeunesse, le manifeste étudiant pour un réveil écologique qui a touché une grande partie des écoles d’ingénieurs et des universités françaises.

Après, il faut voir si ceux qui sont au gouvernement entendront ça. Peut-être qu’il y aura un mieux quand ma génération qui connaît les enjeux arrivera au pouvoir sur ces postes là.

Toutes les générations ont entendu parler du réchauffement climatique et des impacts mais les actes ne sont pas encore là. Chez la majorité des jeunes par exemple, on n’observe pas de baisse de la consommation ou une consommation plus locale, moi le premier malheureusement.

Une dernière question. Vous Gauthier, professionnellement, vous avez envie de quoi ?

Moi je cherche plutôt le sens de la mission. C’est ma dernière année d’études, j’étais dans la spécialité « Ingénierie de l’Environnement, déchets, eau et aménagement durable ». Ce qui m’intéresse c’est d’avoir une action concrète sur le territoire et voir l’influence que mon travail pourrait donner. Le salaire est important mais arrive en second plan.

Si vous souhaitez en savoir plus sur Clim’Adapt ou soutenir leurs projets : www.clim-adapt.com

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